vendredi 2 octobre 2026

A l'est d'Erzurum (2)

 A la relecture, je me rends compte que j'avais tronqué la citation de Nicolas Bouvier dans un article d'il y a sept ans, et qu'elle méritait d'être reprise intégralement:

"Le temps passe en thés brûlants, en propos rares, en cigarettes, puis l’aube se lève, s’étend, les cailles et les perdrix s’en mêlent et on s’empresse de couler cet instant souverain comme un corps mort au fond de sa mémoire, où on ira le rechercher un jour. On s’étire, on fait quelques pas, pesant moins d’un kilo, et le mot « bonheur » paraît bien maigre et particulier pour décrire ce qui vous arrive.

Finalement, ce qui constitue l’ossature de l’existence, ce n’est ni la famille, ni la carrière, ni ce que d’autres diront ou penseront de vous, mais quelques instants de cette nature, soulevés par une lévitation plus sereine encore que celle de l’amour, et que la vie nous distribue avec une parcimonie à la mesure de notre faible cœur."

Ce voyage "à l'est d'Erzurum" m'a particulièrement marqué, et je le refais souvent dans mes pensées et dans mes rêves. C'était aussi une grande époque de ma vie, où Della Rovere semblait enceinte et où j'évoluais sous le regard de Maître Kanter. S'il fallait revenir à un instant et dans un lieu, ce serait là, dans les ruines d'Ani, au bord du Lac de Van, ou à Trabzon, à l'été 2019. Un été riche de promesses - dont certaines se sont réalisées ensuite (il ne faut pas se plaindre!). 

Vingt fois

Tant de fois j'ai dit que j'allais reprendre ce blog... Mais il faut le faire! Sinon, les années passent, aucune trace ne reste, rien. 

Et encore, laisser des traces pour les autres n'a pas beaucoup d'importance à mes yeux, who cares? Le vrai besoin, l'angoisse, c'est de ne pas laisser de traces pour moi: je regarde les photos d'il y a quinze ans, et je ne me reconnais pas, je ne comprends pas mes choix, ni ma vie d'alors qui dicte pourtant ma vie d'aujourd'hui. 

Comment font les autres? Ils se laissent glisser dans l'existence, toujours sûrs d'eux-mêmes et en accusant les circonstances extérieures de leurs éventuels échecs - ou en tout cas c'est l'impression que la plupart donnent. Mais moi, j'étais largement maître de mon destin, je pouvais choisir. Assoupi dans une vie confortable, j'ai au contraire fait le "choix" de ne rien choisir, j'ai procédé par abandons successifs - par crainte de l'échec, du ridicule ou de la solitude - jusqu'à ne plus savoir qui je suis, jusqu'à entrer dans une vie mécanique (qui fait juste passer le temps comme l'aiguille tourne dans l'horloge, sans aucune considération pour la joie, pour le sentiment ou pour la beauté), jusqu'à être devenu un autre comme les autres.

C'est pour cela qu'il faut recommencer, qu'il faut trouver et donner le temps de s'arrêter sur soi-même et sur ce qui nous entoure, de se surprendre entre le néant brumeux du passé et les orages noirs du futur.